Votre réflexion sur la souffrance des enfants est-elle liée à une expérience personnelle ?

Marcel Conche – vivre et philosopher – entretien avec Lucile Laveggi

En 1955 — c’était en avril, je crois —, je venais de quitter Évreux, où j’enseignais au lycée, pour Versailles, que j’habitais, et, au volant de ma 4 CV, je réfléchissais au terrible chapitre des Frères Karamazov, « La révolte », lorsqu’il me vint à l’esprit, alors que j’abordais la descente vers Pacy-sur-Eure (la route, aujourd’hui, évite la ville), que la souffrance des enfants devait être considérée comme un mal « absolu ». Vous vous souvenez des exemples d’enfants martyrisés que donne Dostoïevski. Des parents avaient pris en aversion leur fillette de cinq ans. Parce qu’elle « s’oubliait » la nuit, ils l’enfermaient dans les lieux d’aisances, où la mère « lui barbouillait le visage de ses excréments et la forçait à en manger ».

Les mots de Dostoïevski me hantaient : « Imagines-tu [Ivan s’adresse à son frère Aliocha] ce petit être, incapable encore même de comprendre ce qui arrive, et qui, dans le froid, l’obscurité et la puanteur, se frappe la poitrine de ses petits poings et verse des larmes innocentes en appelant le “bon Dieu” à son secours ? » (je lisais le roman dans la traduction de Boris de Schloezer, Éd. Stock, 1949). Un petit garçon de huit ans, en jouant avec une pierre, blessa à la patte le chien favori d’un général, gros propriétaire terrien. Le lendemain à l’aube, au départ de la chasse, le général fit déshabiller l’enfant. « “Faites-le courir”, ordonna-t-il. “Cours, cours !”, crient les piqueurs.

Le gamin se met à courir… “Taïaut !”, hurle le général, et il lance sur l’enfant toute la meute. Les chiens déchirèrent l’enfant sous les yeux de sa mère… » C’est la vision de cette petite fille, de ce petit garçon, qui fut pour moi le facteur « déclenchant ». La mère — celle qui mérite ce nom — peut-elle pardonner au bourreau les souffrances de son enfant ? « Elle n’a même pas le droit de les lui pardonner, elle n’osera pas faire ça… », dit Ivan. Je me répétais cela : de telles souffrances sont « impardonnables », « injustifiables », « incompensables par quoi que ce soit d’autre », me disais-je. On est devant quelque chose d’« absolu » — un « absolu » qui est un mal. J’ignorais que saint Augustin s’était senti harcelé par le problème de la souffrance des enfants, comme j’ignorais que des philosophes — saint Thomas, Kant — avaient parlé de « mal absolu ».

Lorsque j’eus résolu de communiquer ma pensée, j’explorai quelque peu la littérature du mal, découvris ces philosophes et me plaçai dans leur sillage. Si, dans l’article que je rédigeai en 1956 (et qui fut publié en 1958), je ne repris pas les exemples qui avaient été pour moi déterminants, c’est pour une raison simple : on m’eût reproché d’avoir choisi des exemples « littéraires », que Dostoïevski avait peut-être « fabriqués ». Je pensais, et bientôt je sus, qu’il n’en était rien. « Je suis, dit Ivan, un amateur et un collectionneur de certains petits faits. »

Le « collectionneur » est Dostoïevski lui-même, qui avait l’habitude de consigner les cruautés commises sur des enfants. Il n’a rien inventé. « Tous les faits cités par mon héros sont des faits authentiques, dit-il. Toutes ces horreurs ont été vécues, elles ont été publiées dans la presse, je puis donner mes références. » Et d’ajouter : Ivan « a choisi, à mon avis, un thème irréfutable » (lettre du 10 mai 1879, citée par Nina Gourfinkel, Dostoïevski, notre contemporain, Paris, Calmann-Lévy, 1961, p. 264). Mais si l’écrivain était prêt à mettre sous les yeux de ses lecteurs les pages de faits divers des journaux russes, je n’avais, moi, qu’à rappeler l’horreur très proche et très présente : la souffrance des enfants concentrationnaires et Auschwitz… On était là devant l’incontestable, et nul ne contesta. « Je veux m’en tenir au fait », dit Ivan.

Personne ne contesta, ne pouvait contester le fait. J’avais lu Les Frères Karamazov, pour la première fois, en 1950, durant l’été. Je me souviens qu’alors j’avais été horrifié par un fait qui se trouve rapporté dans le chapitre « Le diablotin » (j’ai dû, certainement, avoir la même réaction devant les autres faits que je viens de citer, mais je ne m’en souviens pas) : un sadique « avait commencé par trancher tous les doigts d’un garçonnet de quatre ans, puis il l’avait crucifié : il l’avait cloué au mur et crucifié ; il dit ensuite aux juges que l’enfant était mort très vite, au bout de quatre heures. Il appelait ça “vite”. Il gémissait, il gémissait… ».

À l’époque, j’en étais resté à mon sentiment d’horreur, tout en me demandant pourquoi Dostoïevski nous racontait cela : était-ce vraiment indispensable ? Il est difficile d’expliquer d’où vient que les mêmes pages, lues à des moments différents de la vie, aient sur nous un effet et en nous un retentissement si différents, voire si contrastés. En tout cas, vous le voyez : si j’ai parlé de la souffrance des enfants comme « mal absolu », cette souffrance (si je ne compte pas la souffrance de sympathie et de participation, que j’ai toujours éprouvée très vive) n’a été en aucune façon la mienne.

Le souvenir que j’aurais pu avoir, et que, peut-être, je garde en moi, de mes peurs, de mes angoisses, et, en général, de mes douleurs d’enfant, n’a joué, à mon avis, aucun rôle. Elles n’ont d’ailleurs jamais été que très ordinaires, et n’ont eu rien de comparable à celles que je viens d’évoquer. Peut-être même est-ce le fait de n’avoir jamais rien éprouvé de semblable qui m’a sensibilisé à celles-ci.

 

La souffrance des enfants (27) « Vivre et philosopher »  entretien avec Lucile Laveggi

Presses universitaires de France

Marcel Conche                                                                                                                                                 

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